La lumière de la lune était aveuglante. Un comble pour une ville sombre et sinistre comme Paris, typique de Proxima Centauri B. Quand l’humanité s’est installée ici, en reprenant les noms terriens pour garder une attache entre toutes les planètes colonisées, elle a oublié d’importer la beauté et l’élégance.
À la place, on a construit des bâtiments gris et cubiques, bien alignés et impersonnels, fonctionnels et sinistres. La tentative de mettre un peu de variété s’est conclue avec des alignements de néons aux couleurs criardes, majoritairement dans les quartiers festifs, dignes d’une tentative cynique d’égayer des douches de prison.
Là où je me trouve ce soir, pour mon affaire en marge de la légalité, je savais que je n’aurais pas à m’inquiéter d’un éclairage nocturne. La pénombre est mon alliée. Enfin elle devait l’être, si la lune n’avait pas décidé de briller de mille feux pour la première fois de sa vie, comme un agent de sécurité qui m’éclairerait de sa lampe torche avec un sourire narquois avant de me flinguer.
Cette zone industrielle est la jumelle de tant d’autres par ici : des silos de matières probablement létales et pas forcément légales. Des grilles et des barbelés posés anarchiquement, comme des toiles d’araignées à l’abandon. Quelques bâtiments de fortune, préfabriqués cubiques, dans lesquels d’hypothétiques ouvriers peuvent s’abriter du crachin constant qui recouvre en permanence la zone d’un léger film graisseux.
C’est vers un de ces bureaux que je me dirige actuellement pour commettre le larcin qui va m’ouvrir les portes de la cour des grands.
Elle m’a dit où chercher. Elle, c’est la femme aux yeux verts en amande. Un regard qui arriverait à hypnotiser un grizzly et à le rendre docile comme un chiot. J’ai succombé instantanément. Il faut dire que le dossier qu’elle m’a montré était béton : où trouver une puce contenant des informations solides, tout droit sorties d’une corpo, prêtes à être cueillies par la concurrence, avec une fenêtre d’une soirée sans surveillance pour casser la piste et ne pas attirer l’attention. Ce créneau, j’ai sauté dessus, et je suis là maintenant, à me faufiler en longeant les murs et à l’affût du moindre bruit ou signe suspect.

Pour ce qui est du bruit, je suis servi. Le calme est surnaturel, comme si le temps s'était arrêté. Je ne m’attendais pas à être gêné par la circulation, pas à deux heures du matin. Mais pas de bourdonnement de drones de surveillance, et heureusement pas de bruit lourd et sourd de méchas de défense. Ce trou paumé a été utilisé spécifiquement pour cette raison : tout le monde s’en fout, personne ne vient ici. Les squatteurs et les gangs préfèrent les quartiers où ils peuvent tomber sur des fêtards isolés ou des saoulards désabusés. Les dealers font leurs livraisons par drones, comme tout le monde. Je suis seul ici avec mon imper noir trempé, mon outil multiusages dans une poche et mon flingue en main. Même seul, on est jamais trop prudent.
Je jette un regard à droite et à gauche, et je cours en me penchant en avant comme un apprenti ninja. Je continue à longer le silo. Sa couleur cuivre rouille rompt la monotonie du sol en béton gris foncé, qui supporte à quelques dizaines de mètres de là un petit bâtiment préfabriqué gris clair, parsemé des taches noires laissées par l’humidité constante.
Je ne peux pas me tromper, c'est le bureau 12B, là où doit se trouver la puce. Sa porte et son unique fenêtre sont encadrés par des néons rouges. Une tentative de mettre un peu de chaleur, mais je m’attendrais plus à trouver un ouvrier en coma éthylique à l’intérieur qu’une femme du quartier chaud. Qui sait, peut-être qu’en plus de ce que je viens chercher, la femme aux yeux verts sera en train de m’attendre pour qu’on fête ce grand moment ensemble.
Ce qui me parait encore plus vraisemblable, c'est que je serai mort dans quelques secondes quand le mécha que je viens d’apercevoir juste à côté de l’entrée m’aura réduit en pulpe informe là où je me tiens. Merde, j’étais perdu dans mes rêves lubriques et j’ai réussi à ne pas voir cette machine de mort de 4 mètres de haut, plusieurs tonnes de blindage et un armement qui pourrait réduire toute la zone en cendres en quelques minutes. Moi, avec mon flingue, je ne pourrais probablement même pas lui laisser une éraflure.
Mais je réalise que je suis encore en vie. J’ai failli me faire dessus, j’ai sûrement réduit mon espérance de vie et mon cœur a oublié de battre à plusieurs reprises, mais je suis encore en vie. Le mécha n’est pas actif, c’est certainement juste une carcasse laissée là pour intimider, comme un épouvantail qui doit désormais servir d’urinoir aux chiens des environs.
Il en faudrait plus pour me faire abandonner le coup de ma vie, celui qui va tout changer. Des données corpo sensibles, pour une cliente sexy. C’est une grosse rentrée de crypto monnaie garantie, de quoi arrêter d’enchaîner les petits boulots précaires d’informaticien, mettre à jour mon matos, déménager, trouver de gros contrats au chaud dans un bel appart. Peut-être que je l’aurais suffisamment impressionnée pour qu’elle décide de continuer avec moi.
Je suis devant la porte du bureau, c’est parti, j’utilise mon outil multiusages pour pirater la serrure, c’est un jeu d’enfant. Je ne suis pas le hacker du siècle, mais j’ai de bonnes bases, sinon je n’aurais pas été choisi.
La serrure fait le léger cliquetis satisfaisant de la victoire, et je passe triomphalement la porte, comme un athlète qui remporterait le cent mètres aux Jeux olympiques.
Je me retrouve face à face avec deux gars. Pas le genre d’ouvriers bourrés qui jouent au poker ou qui se font mutuellement plaisir. Plutôt deux gaillards patibulaires, en tenue paramilitaire. Je me la suis jouée néo-gothique avec mon imper noir, comme un cosplayer qui se rend dans une soirée déguisée pour nerds. Les deux mecs qui sont juste devant moi ont plutôt l’air de gars qui cassent trois types comme moi au petit déjeuner pour s’en faire une omelette. Le mec en face de moi est plutôt petit, il a la tête d’un gaillard qui torture des chatons pour s’amuser. Le deuxième est sur ma droite, c’est un colosse. Je mesure un mètre quatre-vingt-cinq, il fait une tête de plus que moi, et il a les muscles en conséquence.
« Butte-le, il a un flingue ! » hurle le colosse à son pote.
Bien vu, j’ai un flingue à la main, la surprise m’avait fait oublier. Comme dans un duel de vieux westerns, le petit sadique tente de dégainer avant moi, mais j’ai l’avantage d’avoir simplement à appuyer sur la gâchette. Boum. Un claquement sec, un geyser de sang qui repeint le mur derrière lui, et c’est la fin d’un type qui ne méritait probablement pas de vivre.
Dans la demi-seconde qui suit, j’ai une révélation : quitte à garder un mec en vie et à me battre dans un espace confiné avec le deuxième, ça aurait été peut-être plus malin de butter le colosse et de tenter ma chance en combat rapproché avec le petit.
Mon deuxième adversaire se permet de me le faire constater en me rentrant dedans comme un rhinocéros enragé. Il me décalque littéralement sur le mur à ma gauche. Le bon point, c’est que visiblement il n’est pas armé. Le mauvais point, c’est qu’il sait qu’il n’en a pas besoin pour me massacrer. J’ai volé, je suis au sol, j’ai l’impression qu’on a tassé mes os avec un marteau-piqueur, mon flingue a volé de mes mains pour atterrir hors de ma portée.
« Je vais t’arracher la tête », déclare le géant.
Pas d’émotions. Pas de stress. Pas de colère. Une voix calme, posée. Il aurait eu plus d’émotions en disant à sa femme qu’il allait sortir les poubelles. Dans un instant de lucidité, je me dis que je suis tombé sur deux professionnels. Mais professionnels pour qui, pour quoi ? La femme aux yeux verts n'avait rien à gagner à m’envoyer à l’abattoir, je ne suis personne. Est-ce elle qu’ils attendaient ?
Je n’ai pas le temps de philosopher sur le sujet, le gorille m’attrape, me soulève, et je me jette de l’autre côté de la pièce. Il prend malgré tout un peu de plaisir dans son job. Il aurait pu simplement m’écraser la tête sur le sol à coups de bottes. Ou me l’arracher, comme il l’avait annoncé.
J’entends ses pas lourds qui résonnent sur le sol alors qu’il s’approche de moi. Je sens mon sang, humide sous mon visage et sur mes doigts. Ma vue est brouillée, mais au milieu des traces écarlates qui me coulent dans les yeux, je vois juste à côté de moi une petite statuette, tombée du bureau lorsque j’ai percuté le mur comme un missile balistique.
La brute a décidé de passer à la suite des opérations, il s’agenouille sur moi, presque tendrement. Je me demande s’il va m’étrangler, m’enfoncer le nez dans le visage à coups de poings, ou juste m’arracher la tête comme prévu. Je sens son souffle qui se rapproche, encore un peu plus près… Je joue le tout pour le tout, je donne tout ce que j’ai dans mon unique chance : j’ai serré la statuette dans mon poing et je l’écrase sur le côté du visage de mon bourreau.
Pour une fois dans ma vie, j’ai l’impression qu’il y a une puissance supérieure, et qu’après avoir joué au chat et à la souris avec moi, elle a décidé que c’était mon tour de gagner. La brute s’effondre, terrassée. La statue a frappé sa tempe, l’a défoncé et l’a tué sur le coup. Même les plus balaises s’effondrent si on tape où il faut, comme il faut.
Il pèse le poids d’un cheval mort mais l’adrénaline me permet de le faire basculer sur le côté, et il glisse mollement sur le sol pendant que je m’extirpe. Je ne fais même pas attention parce que ça y est, je le vois, c’est là : la statuette s’est brisée lorsque je l’ai matraquée sur Goliath, et elle a révélé que ce que je cherchais se cachait à l’intérieur : la puce de données. Un petit bout de plastique de cinq centimètres de long sur deux de large. La voie royale vers ma nouvelle vie, et pas besoin de déployer des trésors d’ingéniosité pour mettre la main dessus.
À moi la gloire et la fortune quand j'aurai traîné ma peine et mon corps amoché jusque chez moi. La femme aux yeux verts va me sauter au cou de joie, j’ai intérêt à nettoyer tout le sang qui me recouvre et à prendre des antidouleurs pour ne pas gémir comme une fillette au moindre choc sur mon corps.
Je me retourne vers la porte pour sortir, et là je la vois. Elle est là. Ce n’est pas la femme aux yeux verts. Elle est belle. Très belle. Des cheveux d'un noir corbeau, mince, élégante, sûre d’elle. Et elle a en main ce qui ressemble à un taser.
“Désolé”, me dit-elle d’une voix sexy qui a plus l’air amusée que contrit.
J’ai juste le temps d’entendre le clac sonore de son arme, une décharge fulgurante me parcourt, et je sombre dans le néant.